Avec la multiplication des règles, immigrer aux États-Unis devient quasiment impossible.

Lundi 22 juin, Donald Trump a signé un décret présidentiel visant à limiter l’immigration aux États-Unis jusqu’à la fin de l’année 2020. Cette fois, sa cible inclut les personnes éligibles aux visas H-1B –des professionnels très diplômés qui travaillent souvent dans le domaine des mathématiques, de l’ingénierie, des nouvelles technologies ou de la médecine et qui pallient des manques critiques sur le marché du travail américain.

Le texte prolonge l’interdiction de délivrance de cartes vertes hors des États-Unis et interdit l’entrée aux cadres étrangers employés par des entreprises américaines opérant dans d’autres pays, au personnel saisonnier du secteur de l’hôtellerie, aux jeunes filles au pair et aux étudiant·es inscrit·es dans des programmes de travail/études pour l’été. Avec ce décret, le message du président est clair: l’Amérique est fermée.

Non-sens économique

Jamais les frontières des États-Unis n’ont été aussi étanches. Le prétexte de Donald Trump, qui invoque un mythe nativiste selon lequel les immigrants volent les emplois des citoyens, est la protection de la main-d’œuvre américaine. Or la prospérité économique et les prouesses technologiques des États-Unis dépendent de leur aptitude à y attirer les meilleurs talents du monde.

Le Congrès plafonne le nombre de visas H-1B à 65.000 par an, et 20.000 visas supplémentaires sont délivrés à des professionnels étrangers qui obtiennent un master ou un doctorat dans une université américaine. Les besoins du pays dépassent de loin cette limite.

Les employeurs doivent déposer une demande pour les potentiels bénéficiaires de visas H-1B et attester que leur recrutement n’aura pas d’effet négatif sur la rémunération et les conditions de travail des salariés américains de statut équivalent.

Ces dernières années, les plafonds ont été atteints en quelques jours à peine. Les dirigeants des secteurs commerciaux et des nouvelles technologies ont dénoncé ce décret; économiquement, il n’a aucun sens.

Cette démarche, qui survient juste après une défaite infligée par la Cour suprême à l’administration Trump dans le cas du programme Deferred Action for Childhood Arrivals [DACA, un programme lancé par Obama qui protège les enfants d’immigrants arrivés très jeunes aux États-Unis, que le gouvernement a tenté d’annuler pour les renvoyer dans leurs pays d’origine], ne peut qu’être interprétée que comme une expression de xénophobie.

En 2018-2019, 71,7% des récipiendaires de visas H-1B étaient nés en Inde. Si une bonne partie de la parole présidentielle s’est concentrée sur les immigrants «illégaux», le nouveau décret annonce clairement que la différence entre immigrants «légaux» et «illégaux» n’importe pas réellement aux yeux de cette administration. Ce qui importe, c’est de «rendre sa grandeur à l’Amérique» –un appel du pied à la base nationaliste du président.

Assaut réglementaire

Ce décret est l’un des volets de l’incessant assaut mené contre les immigrés par l’administration Tump. Alors même que le président et ses alliés politiques reprochent aux immigrants clandestins de «ne pas suivre les règles», le gouvernement les modifie, ces règles, à la vitesse de l’éclair.

Une décision publiée le 26 juin doit interdire ou repousser toutes les autorisations de travail délivrées à la plupart des demandeurs d’asile pendant qu’ils attendent que les autorités statuent sur leur dossier, un processus qui peut durer des années.

Une réglementation de grande envergure publiée à la mi-juin s’apprête à décimer le système de demande d’asile américain et à rendre quasiment impossible pour la plupart des demandeurs de recevoir une protection.

Parmi les modifications prévues, une clause rend inéligibles les personnes qui fuient les persécutions dues à leur sexe, ce qui empêchera des milliers de femmes et de fillettes qui cherchent à échapper aux violences familiales, aux agressions sexuelles et aux mutilations génitales de chercher légalement une protection aux États-Unis.

En outre, l’administration viole les lois nationales et internationales, sans parler du simple sens moral le plus élémentaire, en déportant des milliers de jeunes enfants depuis la frontière sud et en les rendant à leurs bourreaux.

On estime que 860.000 personnes attendent actuellement la dernière étape de leur naturalisation américaine, mais l’administration refuse d’organiser les cérémonies de naturalisation de la plupart d’entre eux, qui n’auront donc probablement pas la possibilité de voter à l’élection présidentielle de novembre prochain.

Prétexte de santé publique

L’administration évoque la santé publique pour justifier la fermeture des portes de l’Amérique. Ce n’est qu’un prétexte. Des Américains sont en train d’attendre qu’on officialise leur citoyenneté pendant que le président tient des meetings dans des lieux clos sans aucune distanciation physique.

Notons que les responsables de l’administration ont commencé par dire aux journalistes que les jeunes filles au pair, concernées par le texte du décret, ne seraient pas visées par l’interdiction.

Finalement, ils ont annoncé que l’administration envisagerait de faire des exceptions pour elles –ce sont traditionnellement de jeunes femmes venues d’Europe–, au cas par cas. Aucune autre exception à cet arrêt de délivrance de visas n’a été mentionnée.

Ceci dit, le fait que l’administration brandisse la santé publique pour justifier l’arrêt de l’octroi de visas n’est peut-être pas si étonnant que cela.

À la fin du XIXe et pendant tout le XXe siècle, les politiques et les discours anti-immigration ont souvent été présentés à l’aide d’un vocabulaire explicitement médical. Pour empêcher les immigrants de venir, certains Américains leur reprochaient de répandre des maladies dangereuses, malgré les preuves scientifiques du contraire.

Tout en fermant la porte à d’éventuels nouveaux arrivants, le gouvernement a intensifié les déportations des immigrés déjà installés. Les immigrés et même des citoyens américains sont de plus en plus exposés à des risques de contrôles au faciès et d’expulsion injustifiée, même lorsqu’ils sont résidents légaux.

Expulsion accélérée élargie

Le mardi 23 juin, la cour d’appel de D.C. a autorisé l’élargissement à tout le territoire de la procédure d’«expulsion accélérée». Depuis 2004, cette provision de la loi sur l’immigration ne s’appliquait qu’aux personnes appréhendées dans un rayon de 160 kilomètres d’une frontière et incapables de prouver qu’elles étaient sur le sol américain depuis au moins quatorze jours.

La décision de la cour d’appel de D.C. permet de l’appliquer à toute personne appréhendée par des agents des services d’immigration, n’importe tout dans le pays, dès le 14 août prochain.

Si cette personne s’avère incapable de prouver qu’elle est présente physiquement depuis deux ans sur le territoire américain, elle pourra faire l’objet de la procédure d’expulsion accélérée et être déportée sans avoir eu la possibilité de présenter son dossier devant un juge.

Une décision de la Cour suprême du 25 juin dernier rend difficile de contester ces expulsions en déposant une requête en habeas corpus devant un tribunal fédéral.

L’expulsion accélérée porte bien son nom: selon les statistiques du département de la sécurité intérieure, ce type de démarche s’effectue en moyenne en 11,4 jours. Et une fois expulsé, il est de plus en plus difficile de faire appel et de tenter de revenir aux États-Unis. Des dizaines de personnes, dont des citoyens américains, ont été déportées à tort. D’autres vont subir le même sort.

Voilà le message envoyé par toutes ces politiques qui changent à une vitesse si folle: se conformer aux règles ou immigrer «comme il faut» ne protège plus de la répression que cette administration exerce contre les communautés immigrées. Ce genre de politique musclée parle peut-être aux instincts les plus bas de la base électorale du président, mais les dégâts qu’elle est en train d’infliger à l’avenir de l’Amérique sont incalculables.

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