Le succès du manga français

0
3

C’est en 1990 que commence l’histoire française du manga, lorsque l’éditeur Glénat fait le choix de proposer au public Akira de Katsuhiro Otomo. Suivent les séries majeures, doublées de grands succès commerciaux, comme Ghost in the Shell (Masamune Shirow, 1991) et Dragon Ball (Akira Toriyama, 1993).

À la télévision, tout a même été initié plus tôt, l’émission «Club Dorothée» ayant commencé dès la fin des années 1980 à populariser l’anime, la version dessin animée de grandes séries manga comme Capitaine Flam (diffusé de 1987 à 1989), Les chevaliers du zodiaque (diffusé de 1992 à 1997) ou encore Le collège fou, fou, fou (diffusé de 1989 à 1994). Ce sont ainsi des dizaines d’œuvres qui sont découvertes par un public assez large, loin d’être uniquement constitué de jeunes têtes blondes.

Certains de ces programmes étant d’ailleurs pensés pour un public adulte, comme c’est le cas pour Les chevaliers du Zodiaque ou Ken le survivant, leur diffusion finit par déclencher l’ire de la classe politique française qui crie à la perversion de la jeunesse. Dans son essai Le ras-le-bol des bébés zappeurs, publié en 1989, Ségolène Royal ne manquait pas de s’offusquer:

«Dans les dessins animés et les séries japonaises (du moins ceux que l’on voit sur les chaînes commerciales françaises), ou dans certaines séries américaines, tout le monde se tape dessus. Les bons, les méchants et même ceux qui ne sont rien, les figurants de la mort. Le raffinement et la diversité dans les façons de tuer (explosions, lasers, commande à distance, électrocutions, animaux télécommandés, gadgets divers…) se sont accompagnés d’un appauvrissement des caractères, d’une uniformisation des héros, dont la seule personnalité se réduit à la quantité de cadavres alignés, ou à la couleur de la panoplie du parfait petit combattant de l’espace.»

En dépit des protestations de la future candidate à l’élection présidentielle, le manga et l’anime s’imposent toutefois dans le paysage culturel français.

L’offre et la demande

En 2005, le manga devient le type de bande dessinée le plus vendu sur le marché français. Depuis 2016, la France figure même sur le podium mondial des pays consommateurs de mangas, après le Japon et devant les États-Unis. Un engouement qui a naturellement conduit les artistes français·es à se tourner vers ce mode d’expression.

Cette génération qui a grandi avec le manga, à la télévision et dans les librairies, donne des idées aux auteurs et autrices de notre pays. Dès le début des années 2000, des artistes signent les premiers manfras, mot-valise désignant les mangas français. Sentai SchoolBB ProjectDreamland et Dofus font partie de ces titres qui conquièrent le public. Quant à Pink Diary, premier shojo[1] de l’artiste Jenny, c’est également un succès.

En France, les maisons d’édition ont peu à peu imposé des rythmes de production assez semblables au modèle japonais.

Ces œuvres ne sont pas destinées à rester à l’intérieur de nos frontières. En janvier 2018, l’auteur de la série shonen Radiant, Tony Valente, annonçait qu’il allait être publié au Japon et que son travail serait adapté en série animée. Un souvenir qui ne le quittera jamais:

«J’ai appris la nouvelle de la NHK [société de production de la future série animée, ndlr] courant 2016… je n’en revenais pas! Ils bossaient simulténament sur des tas de projets, dont le mien. Avant d’avoir le feu vert définitif, il a fallu passer entre les mailles de tout un tas de réunions au cours desquelles les décideurs abandonnaient des projets qui ne les intéressaient finalement plus tant que ça.»

Le verdict fut une très heureuse surprise: «Je croisais les doigts, mais à chaque fois, je m’attendais à recevoir un mail qui mettrait fin à mes espoirs… Mais le projet tenait bon, jusqu’en juillet 2017, à la Japan Expo, où on nous a dit: “C’est bon, NHK a choisi Radiant!”»

Peu importe l’origine

Fortes de ce genre de succès et d’un marché toujours plus important, les maisons d’édition françaises continuent de laisser la porte ouverte aux créateurs et créatrices de manfras. Cette année, chez Kurokawa, ce sont les séries Imperium Circus et Ragnafall qui ont créé l’événement. Élaboré en partenariat avec le studio Tsume, référence en matières de statuettes de luxe à l’effigie de personnages de mangas, ce duo lorgne du côté du shonen[2].

Pour Robin Dall Armellina, scénariste d’Imperium Circus, le manga n’est pas défini par le pays d’où il provient: «Je ne fais pas la différence entre manga japonais, coréen ou français… Pour moi un manga c’est un manga, qu’importe son origine. Toutefois on peut remarquer que la narration peut différer en fonction de l’origine.» En revanche, faire du manga depuis la France lui semble être un gage de liberté: «Notre force vient du fait qu’on ne s’enferme pas dans un schéma classique. On va moins nous imposer une vision des choses qui doit absolument entrer dans la case “shonen” ou “seinen[3]” par exemple. On est un peu plus libre de jouer avec les codes japonais pour surprendre le lectorat.»

Mais l’influence du Japon reste forte. Dans le cas de Ragnafall, les auteurs ont choisi des pseudonymes à consonance japonaise, ce qu’explique Marujirushi: «La raison de mon choix, c’est que je voulais absolument exister en dehors de mon travail. Je gère la société Tsume, et je voulais pouvoir passer d’un job à l’autre sans avoir à m’expliquer. C’est raté… Shizuha a suivi le pas: il est plutôt discret et préfère se concentrer sur le travail, d’où son envie de choisir un pseudo. Quant à Kitahara, qui bosse avec nous sur l’univers, il a pris le nom de sa femme. C’est le seul qui ne triche qu’à moitié!»

«Le manga correspond à une forme de découpage et de rythme. La nationalité n’a pas de lien direct avec le talent…»

Marujirushi est totalement d’accord avec Robin Dall Armellina sur le fait qu’un manga produit en France a autant de sens qu’un manga produit au Japon: «Le manga correspond à une forme de découpage et de rythme. La nationalité n’a pas de lien direct avec le talent… En revanche, les Français ont surtout la chance d’avoir grandi avec le “Club Dorothée”, qui a eu un impact majeur sur nos vies. Je dirais donc que la force du manga français résiderait dans les valeurs communes que nous avons avec le Japon.»

Les différences culturelles entre les deux pays peuvent aussi constituer une force: «Nous sommes différents sur de nombreux points, et qu’il ne faut pas hésiter à mettre de soi, de ses ressentis, de ses influences, de son vécu dans ce qu’on souhaite partager avec les lecteurs et lectrices. Car la passion se transmet. Ça n’est pas toujours immédiat, mais à force d’acharnement et de remise en question, on peut trouver sa place dans le cœur des gens.»

Miya, dessinatrice du manga Alchimia, a vite adopté les spécificités liées au manga: «Mon processus d’apprentissage du dessin a toujours été orienté par le manga, et ce depuis l’âge de 11 ans. J’ai donc adopté très tôt des techniques graphiques et narratives manga, comme par exemple l’usage du noir et blanc, des trames ou la narration dans le sens de lecture japonais. Puisque mes lectures étaient ainsi, j’ai voulu tendre vers ça très tôt.»

Influences et divergences

Pour Miya, la vraie différence avec le Japon réside dans la façon de travailler: «En France, nous n’avons pas forcément des assistants. Je travaille donc seule tout le dessin. C’est un travail de longue haleine! De plus, je n’ai pas un rythme de parution imposé par un tirage mensuel ou hebdomadaire comme certains mangas au Japon. Il faut donc se discipliner au quotidien pour avancer.»

Scénariste d’Alchimia, Samantha Bailly revient sur sa rencontre avec sa collaboratrice: «Miya et moi nous sommes rencontrées autour de notre passion commune pour le Japon. Sans aucun doute, la pop culture japonaise a marqué nos deux imaginaires. Adolescente, je me suis plongée dans les mangas, mais aussi dans des sagas de jeux vidéo comme Final Fantasy. C’est tout un univers qui a influencé mon rapport à la création. Le manga est un genre très particulier, qui fait la part belle aux émotions à travers l’expressivité des personnages. C’était pour nous un immense terrain de jeu. Le format également, dense et long, nous a permis de déployer un récit riche, agrémenté de nuances importantes. L’idéal pour Alchimia, une saga de fantasy qui nous demandait un bel espace de narration.»

Elle analyse le succès du manga en tant que forme mais également les vocations qui en découlent: «Le manga est une forme de narration très populaire, qui s’adresse à toutes et tous. Un format et un prix réduit, un mode de lecture particulier… Aujourd’hui, la bande dessinée franco-belge réduit ses séries en plusieurs volumes et lorgne plus du côté du roman graphique. Cela s’explique par de multiples facteurs aussi bien économiques que sociologiques, dont un besoin très fort de légitimité institutionnelle.»

«C’est là qu’on voit l’influence de toute fiction populaire, poursuit Samantha Bailly. Elle marque non seulement nos enfances, nos vies, mais aussi les créateurs et créatrices de demain. À ce niveau, le Japon a clairement réussi un pari. Cela doit nous interroger aussi dans nos pratiques et nos spécificités françaises: aujourd’hui, quelles sont les grandes séries populaires de bande dessinées? Comment bâtir les histoires de demain qui marqueront des générations?»

En France, les maisons d’édition ont peu à peu imposé à leurs créateurs et créatrices des rythmes de production assez semblables au modèle japonais. Imperium Circus et Ragnafall devraient donc avoir trois sorties de volumes par an. Les succès qui s’enchaînent et l’engouement du public pour ces oeuvres issues d’un métissage culturel maturé depuis plusieurs décennies légitiment la place du manga français dans l’histoire, bien plus large, du manga. Loin de faire de l’imitation, il donne à lire des titres drôles, intelligents, audacieux et créatifs, dont les éditeurs français et le public peuvent être fiers.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici