La cruauté envers les animaux mène-t-elle aux violences contre les êtres humains?

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«Qui n’aime pas les animaux n’aime pas les gens.» La maxime n’est peut-être pas dénuée de sens: maltraitance animale et actes violents envers ses semblables semblent effectivement liés.

Depuis plusieurs mois, l’affaire des chevaux mutilés défraie la chronique. Dans plusieurs régions françaises, des équidés sont blessés, tués ou mutilés à l’arme blanche, sans motif apparent.

Ces faits divers sordides sont l’occasion de nous interroger sur la cruauté envers les animaux et son lien avec les violences envers les êtres humains.

Vice interrogé depuis l’Antiquité

La dureté des mœurs de son temps envers les animaux a inspiré à William Hogarth sa fameuse fable picturale intitulée Les Quatre Étapes de la cruauté, réalisée en 1751. Dans cette série de gravures, l’artiste a représenté l’escalade cruelle d’un jeune Londonien, Tom Nero, de son enfance jusqu’à sa pendaison après avoir commis un homicide.

En concevant dans son quadriptyque une telle continuité entre la maltraitance infantile envers les animaux et les violences envers des êtres humains, William Hogarth condamnait les sévices subis par les animaux, dont il était trop souvent le témoin dans sa propre ville.

Dans l’ouvrage Anecdotes of William Hogarth, Written by Himself: With Essays on His Life and Genius, and Criticisms on his Work, il écrit à propos de cette série: «Les gravures ont été réalisées dans l’espoir de corriger, dans une certaine mesure, ce traitement barbare des animaux, dont la seule vue rend les rues de notre métropole si pénibles pour tout esprit sensible. Si elles ont eu cet effet […], je suis plus fier d’en avoir été l’auteur que je ne le serais d’avoir peint les Cartons de Raphaël

Ce réquisitoire qui blâme la cruauté envers les animaux et qui en fait un symptôme, voire une étape causale des crimes de sang, traduisait un sentiment déjà ancien à l’époque de Hogarth. Les conduites cruelles envers les animaux commises durant l’enfance ont en effet été considérées par de nombreux penseurs depuis l’Antiquité comme un vice alarmant que les autorités éducatives et la société dans son ensemble devaient combattre.

Après Pythagore, le théologien Thomas d’Aquin et les philosophes Montaigne, Kant et Locke y ont suspecté la trace d’une inquiétante insensibilité présageant de crimes futurs, idée reprise par la psychanalyste Anna Freud et l’anthropologue Margaret Mead, et également suggérée dans le livre de Michel Foucault consacré au meurtrier Pierre Rivière.

Depuis les années 1960, les liens entre les troubles psychiatriques et la maltraitance animale font l’objet d’innombrables études. L’histoire très médiatisée de tueurs en série comme Ted Bundy, auteur d’au moins trente-sept homicides, dont les meurtres d’animaux auraient précédé les meurtres humains, refait régulièrement surface.

Que nous disent les résultats des scientifiques qui ont étudié cette question?

Corrélation avérée

L’une des premières tentatives d’inscrire ce phénomène dans un cadre psychiatrique a été dessinée par John Macdonald durant la seconde moitié du XXe siècle. Communément désignée comme la «triade de Macdonald», cette configuration de signes présageant des violences futures s’est fondée sur l’analyse d’une centaine de patient·es d’un hôpital psychiatrique du Colorado aux États-Unis, qui avaient pour point commun d’avoir proféré des menaces de mort.

Parmi les malades qui avaient été diagnostiqué·es énurétiques après cinq ans, celles et ceux qui avaient commis des actes de pyromanie ou qui avaient été cruel·les envers les animaux durant l’enfance présentaient, selon Macdonald, un risque majoré de commettre des violences graves une fois adultes.

Bien que la psychiatrie ne s’appuie aujourd’hui plus sur cette conceptualisation pour l’analyse des conduites à problèmes des enfants et des adolescent·es, car les trois facettes de la triade ne sont finalement pas aussi fortement liées que cela avait été suggéré, celle-ci a sensibilisé nombre de psychiatres et professionnel·les du travail social à ce que pouvait révéler les violences envers les animaux.

De multiples autres études ont porté sur le sujet des liens entre maltraitance des animaux et violences interpersonnelles. La revue scientifique Research in Veterinary Science a recensé pas moins de quatre-vingt-seize publications sur ce thème depuis 1960. Dans 98% des articles, une corrélation entre les violences envers des êtres humains et la maltraitance animale était effectivement relevée.

La force de ce lien statistique a conduit plusieurs agences publiques à porter leur attention sur la manière dont les gens traitaient les animaux, afin de déceler ou d’analyser les violences envers les personnes. Depuis 2015, la police américaine collecte des données sur les actes de cruauté envers les animaux domestiques, qui sont ensuite mises en relation avec des violences familiales ou des homicides.

Les enfants ayant subi des violences sexuelles auraient une probabilité de commettre des actes de cruauté contre des animaux multipliée par cinq.

En psychiatrie, le manuel de référence servant à catégoriser les troubles mentaux prend lui aussi en compte, depuis 1987, les violences commises envers les animaux pour diagnostiquer un problème de comportement.

Au Royaume-Uni, les travailleuses et travailleurs sociaux sont sensibilisés au sujet et comptabilisent les signes de maltraitance animale dans leurs indicateurs de problèmes familiaux. En effet, il n’est pas rare que les individus manifestant de la cruauté envers les animaux aient été témoins de violences familiales ou aient eux-mêmes été physiquement maltraités ou sexuellement abusés dans leur enfance.

Ainsi, selon une étude menée par Frank Ascione à l’université de Denver, les enfants ayant subi des violences sexuelles auraient une probabilité de commettre des actes de cruauté contre des animaux multipliée par cinq.

Cependant, il faut souligner qu’il existe une grande variété de modalités de violences envers les animaux, ainsi que d’espèces animales maltraitées, qui n’ont pas toutes la même signification.

Catégorisations animales

Du point de vue psychologique, arracher les pattes à une araignée n’a aucune commune mesure avec le fait de rouer de coups un chat que l’on a emprisonné dans un sac en plastique.

En effet, indépendamment de la proximité biologique des autres espèces avec la sienne (qui détermine fortement l’empathie qu’elles suscitent), l’espèce humaine catégorise les animaux selon des critères anthropocentriques, c’est-à-dire influencés par des intérêts humains, matériels ou affectifs, qui sont fortement modulés par la culture.

Blesser un animal jouissant d’un rang élevé dans l’échelle sociozoologique apparaît plus inacceptable.

Par exemple, s’il est vraisemblable que dans toutes les parties du monde, les poissons jouissent d’une reconnaissance bien inférieure à celle des grands anthropoïdes, la considération accordée à des animaux comme la vache ou le cochon varie selon les contextes géographiques.

Dans cette optique, blesser un animal jouissant d’un rang élevé dans l’échelle sociozoologique (qui reflète la valeur que la société attribue aux différentes espèces d’animaux) apparaît plus inacceptable que de s’abattre sur une espèce pour laquelle il existe moins d’inhibitions culturelles à sa maltraitance.

C’est la raison pour laquelle, pour prédire les violences graves envers des êtres humains, les violences commises envers des animaux sociozoologiquement proches, tels que les chats ou les chiens, constitueraient un indicateur statistique plus adéquat, comme l’avait déjà pressenti l’anthropologue Margaret Mead.

Qui par le feu, qui par noyade

Les différentes modalités de cruauté mises en œuvre ne se valent pas non plus. Il a été suggéré que certaines méthodes de violence permettaient un plus grand détachement que d’autres, qui impliquaient plus de proximité, voire un contact physique.

Dans une étude américaine menée auprès de 314 personnes incarcérées, la modalité la plus fréquemment employée était l’utilisation d’une arme à feu (77 cas), ce qui garantit une certaine distance physique entre l’individu et l’animal. Les autres méthodes étaient les coups (43 cas), l’utilisation de poison (17 cas), le jet d’un animal sur un mur ou un objet (9 cas), l’étranglement ou l’étouffement (6 cas), les coups de couteau (6 cas), la noyade (5 cas) et les brûlures (5 cas).

Selon d’autres travaux, les délinquants violents avaient été plus enclins que les autres à commettre des actes de cruauté impliquant une plus grande proximité physique, comme frapper, donner un coup de pied, piétiner, poignarder, verser des produits irritants, brûler ou démembrer.

Dans une autre étude menée auprès de 257 individus incarcérés aux États-Unis, l’équipe de recherche indiquait que deux indicateurs ressortaient particulièrement pour prédire statistiquement les violences envers les êtres humains. Le premier était un indicateur quantitatif: avoir commis à plusieurs reprises des actes de cruauté envers des animaux. Le second était de nature qualitative: avoir poignardé un animal (ce qui implique un contact physique) était particulièrement prédictif de violences interpersonnelles.

Limitations des études

L’une des limites de plusieurs de ces études réside dans la taille souvent restreinte des échantillons de participant·es sur lesquels elles s’appuient (qui contiennent rarement plus d’une centaine de personnes), ainsi que dans l’absence de groupes permettant une comparaison stricte.

Lorsque l’on apprend, par exemple, que 21% des 354 tueurs en série d’une étude de référence avaient commis des cruautés envers des animaux ou que 46% d’auteurs d’homicides sexuels avaient maltraité des animaux durant leur adolescence, il manque une information importante: quel est le pourcentage d’actes de cruauté au sein de la population générale?

Des chercheurs ont indiqué que 73% des tueurs en série avec actes de sadisme qu’ils ont étudiés avaient blessé ou tué des animaux.

Une deuxième difficulté résulte de ce que très souvent, les faits de cruauté envers les animaux ne sont pas dénoncés (ou le sont moins dans certains contextes culturels) ou ne sont pas enregistrés. Dans l’étude la plus importante menée sur les tueurs de masse ayant sévi aux États-Unis entre 1982 et 2018, des traces de cruauté envers les animaux n’ont été retrouvées que pour 10,2% d’entre eux.

Cependant, dans le cas d’autres types d’homicides comme les meurtres en série, les données semblent très différentes. Des chercheurs ont ainsi indiqué avoir retrouvé des éléments montrant que 73% des tueurs en série avec actes de sadisme qu’ils ont étudiés avaient blessé ou tué des animaux

Rapport aux autres espèces

Le lien entre les comportements cruels envers les animaux et les êtres humains a également fait l’objet de larges études épidémiologiques, qui permettent de répondre à certaines des limitations mentionnées. Michael Vaughn, de l’université de Saint-Louis aux États-Unis, a ainsi constitué un échantillon anonyme représentatif de 43.000 personnes.

Les participant·es à cette enquête ont notamment répondu à trente-et-une questions portant sur des conduites délinquantes, telles que frapper quelqu’un, mettre le feu, utiliser une arme lors d’une bagarre, etc. Lorsque Vaughn a comparé les individus ayant commis des actes de cruauté envers les animaux à ceux qui n’en avaient jamais commis, il est apparu que le taux de délinquance des premiers était plus élevé pour toutes les questions, sans exception!

Construite selon une méthodologie similaire, la première étude française sur les violences commises par les adolescent·es envers les animaux, publiée en août 2020 dans la revue Journal of Interpersonal Violence, a quant à elle porté sur près de 12.300 élèves de 13 à 18 ans.

Il en est ressorti que 7,3% avaient commis de telles violences (une seule fois pour 44%, à deux reprises pour 15% et plus de deux fois pour les 41% restants). La majorité des cruautés avait été perpétrée seul·e (55%), et un quart d’entre elles impliquaient une autre personne. Les animaux maltraités étaient principalement des chats (22,5%), des chiens (13,9%) ou des oiseaux (11,6%), mais aussi des rongeurs (8,2%) et des poissons (6,4%).

Concernant le profil des adolescent·es ayant commis des actes de cruauté, il s’agissait majoritairement de garçons, et ils étaient plus fréquemment auteurs de harcèlement scolaire. On a également observé chez eux des déficits d’attachement social et des symptômes d’anxiété et de dépression.

Enfin, plus les participant·es soutenaient des pratiques d’expérimentation animale impliquant éventuellement de faire souffrir des cobayes, plus ces élèves avaient de probabilités d’avoir commis des sévices envers des animaux. Cela était également le cas des adolescent·es qui adhéraient plus fortement à l’idée d’une différence fondamentale de valeur entre les êtres humains et les animaux.

Ce dernier résultat suggère qu’au-delà des facteurs psychopathologiques et de marques de déviance générale qui affectent les personnes autrices de violence envers les animaux, les représentations largement partagées concernant l’infériorité de ces derniers et la légitimité de leur instrumentalisation pourraient contribuer à ces comportements.

Ainsi, il se pourrait que les contenus culturels très largement acceptés dans nos sociétés quant à la hiérarchie des espèces fassent le lit de conduites cruelles, que la loi pourtant réprouve.

 

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