Briser le silence des soldats israéliens : une histoire ignorée

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Des soldats israéliens révèlent les abus durant le conflit de Gaza de l’année dernière, mais l’opinion publique ne les écoute pas.

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L’occupation israélienne des territoires palestiniens, qui dure désormais depuis quarante-neuf ans, a ses traditions. Une de ces traditions est le témoignage des soldats israéliens de leurs actions, notamment de leurs abus dans les territoires occupés. Les anciens soldats, de la guerre de 1967 jusqu’à la dernière guerre de Gaza de l’année dernière, sont prêts à parler pour alléger leur fardeau. Cependant, le public n’est pas toujours prêt à les écouter.

Quatre mois après la guerre des Six jours de 1967, un petit livret intitulé « S’iah Lohamin » (littéralement « Conversations de soldats », traduit en anglais « Le septième jour ») a été publié avec une collection de témoignages de dizaines de soldats israéliens qui avaient participé au conflit. Ils parlaient ouvertement de leur difficile expérience en tant qu’occupants de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Le livret a été édité par Avraham Shapira et est devenu un énorme bestseller, entraînant des débats houleux au sein de la société israélienne.

Un récent documentaire a révélé qu’un grand nombre de témoignages les plus incriminants, concernant l’assassinat délibéré de prisonniers et de civils dans la guerre de 1967, ont été censurés. Toutefois, c’est à ce moment-là, alors que l’occupation était encore récente, qu’a commencé à se développer un intense débat autour des dangers moraux liés au contrôle d’une population civile contre sa volonté.

Lorsque les soldats israéliens ont commencé à raconter qu’ils recevaient l’ordre de casser les mains et les jambes des manifestants palestiniens durant la première intifada qui a éclaté en 1987, leurs témoignages ont été publiés dans tous les journaux et ont eu un impact direct sur l’opinion publique israélienne. Il est vrai que ces témoignages n’ont pas arrêté les violences, mais il est difficile de penser que l’accord d’Oslo de 1993 aurait été conclu sans le débat sur le destin de l’occupation des territoires palestiniens que ces témoignages avaient déclenché.

Cela ne signifie pas que l’opinion publique israélienne, une fois avoir été mise au courant de ce qu’on était en train de faire en son nom et par sa propre armée, s’est empressée de manifester ou de changer la politique du gouvernement. En effet, l’occupation dure désormais depuis quarante-huit ans. Toutefois, ce débat moral a effectivement eu un impact. Des centaines de milliers d’Israéliens  ont manifesté à Tel Aviv en 1982, suite au massacre dans les camps de réfugiés de Sabra et Shatila qui avait suivi l’occupation israélienne de Beyrouth ouest, obligeant le gouvernement à mettre en place une commission d’enquête et à retirer les forces israélienne dans le Liban du sud.

Les choses ont commencé à changer avec la seconde intifada qui a éclaté en 2000. Les implications morales des actions d’Israël dans la Cisjordanie et la bande de Gaza ont reçu beaucoup moins d’attention. Les attentats suicide au coeur des villes israéliennes, qui ont fait se sentir presque tous les Israéliens comme des cibles vivantes, ont certainement joué un rôle dans ce processus. L’échec des négociations de Camp David en juillet 2000 et la déclaration du Premier ministre israélien de l’époque Ehud Barak que « la Palestine n’est pas un partenaire » ont également contribué à ce changement. Les Israéliens ont ainsi trouvé une manière facile de rejeter la faute sur les Palestiniens.

Pourtant, la tradition des soldats qui racontent les dilemmes moraux qu’ils ont vécu lorsqu’ils ont servi l’armée israélienne ne s’est pas arrêtée. En 2004, au moment où la seconde intifada était toujours en cours, un groupe de soldats vétérans israéliens ont décidé de « briser le silence » et ont raconté à leurs concitoyens ce qu’ils avaient fait à Hébron et partout ailleurs dans les territoires occupés : le harcèlement quotidien des citoyens palestiniens sans raisons évidentes, et l’abus et l’utilisation excessive des armes à feu.

La raison principale qui a motivé ces jeunes à briser le silence, était le sentiment que les médias israéliens avaient arrêté de dénoncer l’état de détresse des Palestiniens en Cisjordanie et dans la bande de Gaza et donc que l’opinion publique n’était pas au courant de ce qui se passait dans ces territoires.

Les médias traditionnels ont prêté attention à ces histoires car elles étaient racontées par des soldats israéliens et non par des Palestiniens « tendancieux ». Ces ex-soldats, qui par la suite ont fondé l’organisation Breaking The Silence (Briser le silence), ont été présentés comme bien intentionnés mais naïfs. Ils ne sont pas parvenus à soulever un débat plus général sur la nécessité et la moralité des actions de l’armée dans les territoires occupés, mais leurs voix ont été écoutées.

Lorsque l’opération Plomb durci a été lancée en 2009, l’attitude à l’égard de Breaking The Silence et d’autres organisations israéliennes de défense des droits de l’homme s’est détériorée de manière significative. Puisque ces organisations ont publié les preuves d’une utilisation excessive des armes à feu, parfois caractérisée par le mépris total des vies humaines, il y a eu un changement dans les tactiques utilisées contre elles par les structures gouvernementales et non-gouvernementales.

Au lieu de s’occuper de ces questions, affirme Micheal Sfard, conseiller juridique pour Breaking The Silence, il y a eu une campagne pour discréditer ces organisations de défense des droits de l’homme. « Quand nous avons publié notre premier rapport, la question était de savoir si nos informations étaient correctes », affirme M. Sfard. « Après l’opération Plomb durci, ils ont commencé à nous traiter de traîtres et à parler de nos sources de financement ».

Si le rapport sur l’opération Plomb durci a été difficile à avaler, celui sur l’opération Rempart, publié il y a deux mois, est encore plus ardu à traiter. « Nous avions deux fois plus de preuves que pour l’opération Plomb durci, provenant de sources très variées, de ceux qui combattaient sur le terrain aux soldats et aux officiers dans les postes de commandement et contrôle », raconte Sfard. Ce qui rendait encore plus crédible cette soixantaine de témoignages, d’après Sfard, était le fait qu’ils étaient cohérents les uns avec les autres.

La situation résultant du rapport était alarmante. Tirs d’artillerie sur des zones peuplées sans cibles claires, destruction délibérée de quartiers entiers même après la fin des affrontements, et encadrement de tous les habitants d’une certaine zone en tant que cibles légitimes, y compris des tirs  de missiles contre une maison motivés par le fait que les soldats avaient vu bouger un des stores. « C’était comme Plomb durci, mais dopé aux stéroïdes », affirme Sfard.

Pourtant, malgré le fait que ces preuves provenaient de soldats israéliens, et non d’organisations internationales « hostiles » tel le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, la réaction de l’opinion publique au rapport a été variée, allant d’un rejet complet à des attaques féroces contre ses promoteurs.

L’attaque la plus flagrante s’est concrétisée lorsque Yuli Novak, directrice générale de Breaking The Silence, était l’invitée d’une émission télévisée matinale. « Vous préférez quoi ? », lui a demandé Avri Gil’ad, un présentateur israélien très connu et aimé, « la mort de milliers de civils palestiniens innocents ou celle d’un soldat israélien? ».

Dans un pays comme Israël, bâti sur des guerres, les soldats ont toujours eu le privilège, sinon le devoir, de dire en public ce qu’ils avaient vu sur le champ de bataille. Cela pourrait expliquer cette tradition qui a débuté avec les récits des soldats recueillis dans « Le septième jour » en 1967 et qui a continué jusqu’au rapport de Breaking The Silence en 2015. Cependant, cette fois-ci, ces témoignages n’ont pas entraîné un débat moral mais plutôt des efforts de les réduire au silence. Il s’agit de comprendre pourquoi.

Une des différences est l’envergure des violations des droits de l’homme. En lisant les témoignages des ex-soldats de la première ou de la seconde intifada, même s’ils dénoncent des abus contre la population civile, le harcèlement généralisé et l’utilisation excessive des armes à feu, ils sont conscients que ces pratiques vont à l’encontre des règles. En lisant les rapports sur Plomb durci, et encore plus ceux sur l’opération Rempart, on a l’impression que les règles mêmes ne sont pas claires. Encore pire, le mépris des vies humaines provenait d’en haut, de l’échelon supérieur du commandement militaire. « Nous ne savons pas si c’était intentionnel », dit Yuli Novak, « mais nous savons au moins que cela a été fait délibérément ».

Novak et Sfard identifient une ligne directe qui dérive de la seconde guerre du Liban en 2006, avec sa « Doctrine Dahia » consistant à raser des quartiers et des villages entiers au motif qu’ils étaient considérés comme des bastions de l’ennemi, jusqu’à l’utilisation extensive des armes à feu durant les opérations Plomb durci et Rempart à Gaza, qui a amené à une situation dans laquelle la distinction entre soldats ennemis et civils dans les zones de guerre a été brouillée, sinon complètement effacée. « La politique a changé, mais ils ont oublié de le dire à l’opinion publique », affirme Novak.

Novak estime que le rôle de son organisation consiste à informer l’opinion publique israélienne de ce changement de politique et de ses conséquences mortelles, ainsi que de démontrer que le discours officiel selon lequel Israël fait tout son possible pour éviter des victimes parmi les civils, est tout simplement faux. Mais elle reconnaît que la majeure partie de l’opinion publique israélienne ne veut pas avoir à faire avec cette réalité et préfère l’attaquer personnellement, comme cela a été le cas lors de l’émission télévisée. « L’opinion publique israélienne a peur », explique-t-elle.

Toutefois, Novak est prête à reconnaître qu’il y a une autre explication possible, plus alarmante : les Israéliens ont très bien compris que la politique a changé mais ils soutiennent ce changement. Le commentaire de Avri Gil’ad à propos de la mort de milliers de Palestiniens contre la vie d’un soldat israélien est une approbation de cette philosophie.

Le commandement de l’armée israélienne n’est pas allé aussi loin que Gil’ad dans le mépris du coût humain des vies palestiniennes. Mais il semble que les conclusions que l’armée tire de l’opération  Rempart sont assez similaires. D’après de sources militaires, l’utilisation agressive des armes à feu a dissuadé le Hamas, donc de leur point de vue la doctrine Dahia a fonctionné.

Si cela est bien leur raisonnement, le prochain cycle de violence dans la bande de Gaza sera peut-être Bordure protectrice dopée aux stéroïdes.

– Meron Rapoport est un journaliste et écrivain israélien, lauréat du prix international pour le journalisme de Naples pour une enquête sur le vol des oliviers à leur propriétaires palestiniens. Il a été rédacteur en chef du service de nouvelles d’Haaretz, et travaille désormais en tant que journaliste indépendant.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo: Une femme palestinienne parle avec un soldat israélien alors que des Palestiniens traversent le poste de contrôle de Qalandia, sur leur chemin pour la mosquée d’Al-Aqsa, dans la vielle ville de Jérusalem, où il vont assister au troisième vendredi de prière durant le ramadan, le 3 juillet 2015 à Ramallah. (AA)

Traduction de l’anglais (original) par Pietro Romano.

Source: middleeasteye.net

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