Charte du Kouroukanfouga

Véritable constitution avant la lettre, la charte de Kurukanfuga adoptée en 1236 après la bataille de
Kirina par les représentants du Mandé et leurs alliés, régissait la vie du grand ensemble mandingue.

Programmée sur toute l’année, la célébration du Cinquantenaire de l’indépendance se poursuit.
L’épicentre des activités se déplace aujourd’hui à Kangaba. Dans la cité historique, le président de la
République, Amadou Toumani Touré, présidera la journée de la Charte de Kurukanfuga. Cette
journée se divise en plusieurs séquences: une déclaration des griots, des manifestations folkloriques,
une fresque historique sur la Charte de Kurukanfuga, la pose de la première pierre de la stèle
commémorative par le chef de l’Etat.

La Charte de Kurukanfuga, également appelée Charte du Mandé, date de 1236. Il s’agit d’une
déclaration des droits de l’homme élaborée bien avant la Déclaration universelle des droits de
l’homme et du citoyen de 1789. En 1236 donc à Kurukanfuga (dans l’actuel cercle de Kangaba), après
la sanglante bataille de Kirina, les représentants du Mandé et leurs alliés se réunirent pour adopter un
code destiné à régir la vie du grand ensemble mandingue.

Le roi Naré Maghan Soundiata était entouré pour la circonstance à la tribune par 4 chefs de tribus:

Siby Kamandjan Camara (roi des Camara non forgerons), Fran Camara dit Tabon N’Yana Fran _
Camara (chef des rois forgerons), Fakoly Koroma et Faouly Tounkara (frère cadet de Nema Moussa
Tounkara).

La Charte de Kurukanfuga est l’une des plus anciennes constitutions au monde même si elle a
traversé les siècles sous une forme orale. Elle est composée d’un préambule et de chapitres prônant notamment la paix sociale dans la diversité, l’inviolabilité de la personne humaine, l’éducation,l’intégrité de la patrie, la sécurité alimentaire, l’abolition de l’esclavage par la razzia, la liberté d’expression et d’entreprise (voir encadré).

Si l’Empire a disparu, les termes de la Charte et les rites associés continuent d’être transmis
oralement, de père en fils, et de manière codifiée au sein de la communauté des Malinkés.

Pour perpétuer cette tradition, des cérémonies commémoratives annuelles de l’assemblée historique
sont organisées à Kangaba. Elles sont soutenues par les autorités locales et nationales, et surtout par
les autorités coutumières lesquelles y voient une source d’inspiration juridique ainsi qu’un message  d’amour, de paix et de fraternité venu du fond des âges. La Charte de Kurukanfuga représente . aujourd’hui encore le socle des valeurs et de l’identité des populations concernées.

A côté de la Charte de Kurukanfuga, le village de Kangaba, reconnu aujourd’hui comme site mondial
de l’UNESCO, est aussi célèbre pour sa case sacrée, le « Kababulon ». La réfection septennale du toit
de l’édifice est un événement culturel majeur. Les Malinkés et les autres populations du Mandé, des
régions du sud-ouest du Mali, se rassemblent tous les sept ans pour célébrer la pose de la toiture de
chaume sur le Kababulon. Construit en 1653, le Kababulon est un édifice circulaire qui abrite des
objets et des éléments de mobilier d’une grande richesse symbolique pour la communauté et est
utilisé comme sénat villageois. La cérémonie est organisée par les membres du clan des Kéïta,
descendants du fondateur de l’Empire du Mali, Soundiata Kéïta, et par les griots du patronyme
Diabaté, lesquels sont les détenteurs de l’histoire du Kababulon.

La réfection du toit est l’occasion d’évoquer l’histoire et la culture du Mandé à travers les traditions
orales. Elle renforce les liens sociaux, règle les conflits et prédit l’avenir pour les sept ans à venir. Les
festivités durent cinq jours, pendant lesquels les jeunes âgés de 20 à 21 ans descendent l’ancienne
toiture puis posent la nouvelle sous la surveillance et la direction des anciens de la communauté, qui,
à cette occasion, transmettent leur savoir lié à la case sacrée, à sa construction, son histoire et sa
valeur symbolique.

Que dit la charte de Kouroukan Fouga ?

  1. 1. DE LORGANISATION SOCIALE

Article 1 : La société du grand Mandé est divisée en seize (16) porteurs de carquois, cinq (5) classes
de marabouts, quatre (4) classes de Nyamakalas (hommes de caste), une (1) classe de serfs
(esclaves) (Mofé molu). Chacun de ces groupes a une activité et un rôle spécifiques.

Article 2 : Les Nyamakalas se doivent de dire la vérité aux chefs, d’être leurs conseillers et de
défendre par le verbe les règles établies et l’ordre sur l’ensemble du royaume.

Article 3 : Les Morikandas lolu (les cinq classes de marabouts) sont nos maîtres et nos éducateurs en
islam. Tout le monde leur doit respect et considération.

Article 4 : La société est divisée en classes d’âge. A la tête de chacune d’elles est élu un chef. Font
partie de la classe d’âge, les personnes (hommes ou femmes) nées au cours d’une période de trois
années consécutives. Les Kangbès (classe internationale entre les jeunes et les vieux) doivent être
conviés à participer à la prise des grandes décisions concernant la société.

Article 5 : Chacun a le droit à la vie et à la préservation de son intégrité physique. En conséquence,
toute tentation d’enlever la vie à son prochain est punie de la peine de mort.

Article 6 : Pour gagner la bataille de la prospérité, il est institué le Ken gbèn Wele (un mode de
surveillance) pour lutter contre la paresse et l’oisiveté.

Article 7 : Il est institué entre les Mandenkas, le Sanankuya (cousinage à plaisanterie) et le
tanamanyoya (forme de totémisme). En conséquence, aucun différend né entre ces groupes ne doit
dégénérer, le respect de l’autre étant la règle. Entre beaux-frères et belles-sœurs, entre grands
parents et petits, la tolérance et le chahut doivent être le principe.

Article 8 : La Famille Keïta est désignée famille régnante sur l’empire.

Article 9 : L’éducation des enfants incombe à l’ensemble de la société. La puissance paternelle
appartient en conséquence à tous.

Article 10 : Adressons-nous mutuellement les condoléances.

Article 11 : Quand votre femme ou votre enfant fuit, ne le poursuivez par chez le voisin.

Article 12 : La succession étant patrilinéaire, ne donnez jamais le pouvoir à un fils tant qu’un seul de
ses pères vit. Ne donnez jamais le pouvoir à un mineur parce qu’il possède des liens.

Article 13 : N’offensez jamais les Nyaras.

Article 14 : N’offensez jamais les femmes, nos mères.

Article 15 : Ne portez jamais la main sur une femme mariée avant d’avoir fait intervenir sans succès
son mari.

Article 16 : Les femmes, en plus de leurs occupations quotidiennes, doivent être associées à tous
nos gouvernements.

Article 17 : Les mensonges qui ont vécu 40 ans doivent être considérés comme des vérités.

Article 18 : Respectons le droit d’aînesse.

 

Article 19 : Tout homme a deux beaux-parents: les parents de la fille que l’on n’a pas eue et la
parole qu’on a prononcée sans contrainte aucune. On leur doit respect et considération.

Article 20 : Ne maltraitez pas les esclaves, accordez leur un jour de repos par semaine et faites en
sorte qu’ils cessent le travail à des heures raisonnables. On est maître de l’esclave et non du sac qu’il
porte.

Article 21 : Ne poursuivez pas de vos assiduités les épouses du chef, du voisin, du marabout, du
féticheur, de l’ami et de l’associé.

Article 22 : La vanité est le signe de la faiblesse et l’humilité le signe de la grandeur.

Article 23 : Ne vous trahissez jamais entre vous. Respectez la parole d’honneur.

Article 24 : Ne faites jamais du tort aux étrangers.

Article 25 : Le chargé de mission ne risque rien au Mandé.

Article 26 : Le taureau confié ne doit pas diriger le parc.

Article 27 : La jeune fille peut être donnée en mariage dès qu’elle est pubère sans détermination
d’âge. Le choix de ses parents doit être suivi quelque soit le nombre des candidats.

Article 28 : Le jeune homme peut se marier à partir de 20 ans.

Article 29 : La dot est fixée à 3 bovins: un pour la fille, deux pour son père et sa mère.

Article 30 : Venons en aide à ceux qui en ont besoin.

  1. II. DES BIENS

Article 31 : Il y a cinq façons d’acquérir la propriété: l’achat, la donation, l’échange, le travail et la
succession. Toute autre forme sans témoignage probant est équivoque.

Article 32 : Tout objet trouvé sans propriétaire connu ne devient propriété commune qu’au bout de 4
ans.

Article 33 : La quatrième mise bas d’une génisse confiée est la propriété du gardien.

Article 34 : Un bovin doit être échangé contre quatre moutons ou quatre chèvres.

Article 35 : Un œuf sur quatre est la propriété du gardien de la poule pondeuse.

Article 36 : Assouvir sa faim n’est pas de vol si on n’emporte rien dans son sac ou sa poche.

III. DE LA PRÉSERVATION DE LA NATURE

Article 37 : Fakombé est désigné chef des chasseurs. Il est chargé de préserver la brousse et ses
habitants pour le bonheur de tous.

 

Article 38 : Avant de mettre le feu à la brousse ne regardez pas à terre, levez la tête en direction de la
cime des arbres.

Article 39 : Les animaux domestiques doivent être attachés au moment des cultures, libérés après les
récoltes. Le chien, le chat, le canard et la volaille ne sont pas soumis à cette mesure.

  1. DISPOSITIONS FINALES

Article 40 : Respectez la parenté, le mariage et le voisinage.

Article 41 : Tuez votre ennemi, ne l’humiliez pas.

Article 42 : Dans les grandes assemblées, contentez vous de vos légitimes représentants et tolérez-
vous les uns les autres.

Article 43 : Balla Fassèkè Kouyaté est désigné grand chef des cérémonies et médiateur principal du
Mandé. Il est autorisé à plaisanter avec toutes les tribus, en priorité avec la famille royale.

Article 44 : Tous ceux qui enfreindront à ces règles seront punis. Chacun est chargé de l’application
stricte de ces articles.