« L’Etat islamique a un père : l’Arabie saoudite et son industrie idéologique »

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    arabie-père idéologique de l'EIEAprès les attentats meurtriers du 13 novembre, revendiqués par l’organisation Etat islamique (EI), la France et, plus largement, les Occidentaux doivent-ils repenser les liens qu’ils entretiennent avec l’Arabie saoudite et le Qatar ? Une tribune de l’écrivain algérien Kamel Daoud, publiée (en anglais et en français) par le quotidien américain The New York Times et largement partagée sur les réseaux sociaux, vient alimenter le débat.

    Dans cette tribune, Kamel Daoud, lauréat du Goncourt du premier roman pour Meursault, contre-enquête et chroniqueur au Quotidien d’Oran, affirme que l’Arabie saoudite n’est qu’un « Daech [acronyme arabe de l’Etat islamique] qui a réussi ».

    « Daech noir, Daech blanc. Le premier égorge, tue, lapide, coupe les mains, détruit le patrimoine de l’humanité, et déteste l’archéologie, la femme et l’étranger non musulman. Le second est mieux habillé et plus propre, mais il fait la même chose. L’Etat islamique et l’Arabie saoudite. Dans sa lutte contre le terrorisme, l’Occident mène la guerre contre l’un tout en serrant la main de l’autre. (…) On veut sauver la fameuse alliance stratégique avec l’Arabie saoudite tout en oubliant que ce royaume repose sur une autre alliance, avec un clergé religieux qui produit, rend légitime, répand, prêche et défend le wahhabisme, islamisme ultrapuritain dont se nourrit Daech. »

    Pour Kamel Daoud, visé par une fatwa et qualifié d’« ennemi de l’islam » en Algérie, l’Arabie saoudite est le principal « mécène idéologique de la culture islamiste ». Il dénonce notamment « l’immense pouvoir de transformation de télévisions religieuses » et de certains journaux islamistes sur la société. Certes, Riyad est aussi une cible potentielle de l’Etat islamique. Le groupe a déjà revendiqué plusieurs attentats perpétrés dans le royaume. Mais, pour Kamed Daoud, cette réalité paradoxale tient à l’alliance ancestrale entre la famille régnante et le clergé : « Le clergé saoudien produit l’islamisme qui menace le pays mais qui assure aussi la légitimité du régime », écrit-il.

    « Daech a une mère et un père »

    Pour lutter contre le terrorisme, l’Occident devrait s’attaquer à la « cause » plutôt qu’à « l’effet », assure Kamed Daoud :

    « Daesh a une mère : l’invasion de l’Irak. Mais il a aussi un père : l’Arabie saoudite et son industrie idéologique. Si l’intervention occidentale a donné des raisons aux désespérés dans le monde arabe, le royaume saoudien leur a donné croyances et convictions. Si on ne comprend pas cela, on perd la guerre même si on gagne des batailles. On tuera des djihadistes mais ils renaîtront dans de prochaines générations, et nourris des mêmes livres. »

    Depuis les attentats qui ont tué 130 personnes à Paris et Saint-Denis, d’autres voix se sont élevées pour réclamer un réexamen des relations avec l’Arabie saoudite, mais aussi avec le Qatar. Dans une tribune publiée par le Monde le 17 novembre, les deux historiens Sophie Bessis et Mohammed Harbi affirment, eux aussi, l’existence d’une filiation idéologique entre l’EI et le royaume saoudien :

    « Le djihadisme est avant tout l’enfant des Saoud et autres émirs auxquels [la France] se félicite de vendre à tour de bras ses armements sophistiqués, faisant fi des ‘valeurs’ qu’elle convoque un peu vite en d’autres occasions. Jamais les dirigeants français ne se sont posé la question de savoir ce qui différencie la barbarie de Daech de celle du royaume saoudien. On ne veut pas voir que la même idéologie les anime.

    Exigeons que la France mette un terme à ses relations privilégiées avec l’Arabie saoudite et le Qatar, les deux monarchies où l’islam wahhabite est la religion officielle, tant qu’elles n’auront pas coupé tout lien avec leurs épigones djihadistes, tant que leurs lois et leurs pratiques iront à l’encontre d’un minimum décent d’humanité. »

    Salafisme « quiétiste »

    Ce débat sur les liens idéologiques entre l’Arabie saoudite et l’EI rejoint celui sur l’expansion du salafisme en France. Après les attentats, le gouvernement a pointé du doigt ce courant, dont les racines sont en Arabie saoudite. « Oui, nous avons un ennemi, et il faut le nommer : c’est l’islamisme radical. Et un des éléments de l’islamisme radical, c’est le salafisme », a déclaré le premier ministre Manuel Valls le 18 novembre.

    Selon les spécialistes, la majorité des salafistes sont toutefois « quiétistes » et très critiques envers les djihadistes, qu’ils accusent de mélanger religion et politique. Les références idéologiques communes ne favorisent-elles pas toutefois la radicalisation ?

    « Dans les années 1990, il pouvait y avoir une forme de continuum [entre salafisme quiétiste et djihadisme], a affirmé au Monde Samir Amghar, chercheur à l’Université libre de Bruxelles. Mais lorsqu’au début des années 2000, l’Arabie saoudite s’est clairement opposé au djihadisme, cette relation mécanique n’a plus existé, Les observations de terrain montrent qu’il n’y a pas de relation de causalité. Cela n’empêche pas qu’un quiétiste puisse basculer dans la violence par déception envers le manque d’action politique. »

    « Riyad et Doha luttent contre Daech »

    Interrogé sur France Inter, le premier ministre Manuel Valls a en tout cas réaffirmé son soutien aux deux monarchies du Golfe, quelques heures avant sa rencontre avec le premier ministre du Qatar, en visite officielle en France le 17 novembre :

    « Le pouvoir en Arabie saoudite comme au Qatar lutte contre Daech, c’est incontestable, et je n’ai pas de raison aujourd’hui de douter de l’engagement de ces deux gouvernements. Reste la question de l’ensemble des financements [de l’EI], mais au Moyen-Orient les choses sont très compliquées. »

    Source: lemonde.fr

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