«S’ils résistent, tuez-les» : déjà 1 900 morts dans l’épuration antidrogue aux Philippines

0018-philippines-president-rodrigo-duterte-walks-past-military-cadets-at-main-military-camp-aguinaldo-in-Depuis sa prise de fonction le 30 juin, le président Rodrigo Duterte enchaîne polémiques et prises de décisions excessives qui inquiètent les Philippins et la communauté internationale.

Rodrigo Duterte, l’avocat de 71 ans élu en mai à la tête des Philippines fait à nouveau parler de lui. Son obsession de «purifier» son pays des drogues illicites, cheval de bataille de sa campagne présidentielle, continue de plus belle. La police a reconnu lundi que 1 900 personnes soupçonnées de consommer ou de vendre de la drogue avaient été abattues par les forces de l’ordre ou des milices citoyennes. Une annonce qui intervient après la hausse, la semaine dernière, de 24,6% du budget de la police et de l’armée pour 2017, destinée à recruter plus de policiers, à augmenter leurs salaires et à renforcer leur stock d’armes.

Tuer ou évincer les personnes associées au narcotrafic

Le projet de Duterte de tuer 100 000 criminels et d’en finir avec le trafic de drogue en six mois prévoyait nécessairement de gonfler les pouvoirs attribués à la police. Dès sa campagne, en même temps qu’il assurait vouloir garantir le droit à des procédures judiciaires équitables, le futur président n’hésitait pas à appeler au meurtre. «Les trafiquants de drogue, les kidnappeurs, les voleurs, trouvez-les tous et arrêtez-les. S’ils résistent, tuez-les tous», a-t-il déclaré lors de meetings. Il avait aussi annoncé un retour de la peine de mort, abolie en 2006 aux Philippines. Mais ces incitations à l’homicide la rendent aujourd’hui effective au-delà des cadres légaux. Le 16 mai, sept jours après son élection, il avait appelé à «tirer pour tuer», et avait même avoué une préférence pour la pendaison publique, afin «de ne pas gaspiller de balles». Et d’ajouter le 6 août : «Croyez-moi, je n’en ai rien à faire, des droits de l’homme.»

Sur les quelque 1 900 dealers ou consommateurs abattus, 750 l’ont été par la police dans des opérations antidrogue et environ 1 100 ont été victimes «d’assaillants non identifiés» a précisé le chef de la police Ronald dela Rosa. Dans cette guerre meurtrière contre la criminalité, beaucoup de Philippins ont décidé de fuir leur pays et 500 000 personnes se seraient rendues à la police pour échapper au meurtre.

Le président philippin s’attache non seulement à «nettoyer» les rues, mais n’oublie pas son entourage sécuritaire. Toujours selon Ronald dela Rosa, 300 policiers sont suspectés d’être impliqués dans le trafic de drogue. Déjà au début du mois, Duterte dénonçait et comptait évincer du gouvernement les «chenapans» qui refusent d’adhérer à son appel à éliminer la corruption et le trafic de drogues. Dans la foulée, il a lancé une enquête sur plus de 160 juges, maires, militaires, policiers ou anciens membres du pouvoir. Des procédures judiciaires sont en cours contre 50 juges et responsables politiques. Toujours sur un mode ultra-autoritaire, il continue à menacer : «Si vous montrez le moindre signe de violence ou de résistance, je dirai à la police : « Tuez-les. »»

Des menaces de sortie de l’ONU

Les conséquences de cette chasse aux criminels se font également sentir sur la population carcérale, car depuis l’entrée en fonction de Duterte le 30 juin, environ 5 000 personnes, trafiquants ou usagers de drogues, ont été arrêtées. Au début du mois d’août, des photos de l’AFP prises dans la prison de Quezon (nord de Manille) ont déchaîné les réactions de politiques et d’ONG. Avec 3 950 détenus pour 800 places et des conditions de détention effrayantes, l’ONG Human Rights Watch a dénoncé «une image tout droit sortie du Purgatoire de Dante». Leila de Lima, sénatrice et concurrente de Duterte à la présidentielle, a lancé une enquête parlementaire sur le meurtre en détention de deux Philippins. Pour elle, «la campagne contre la drogue semble être une excuse utilisée par des membres des forces de l’ordre ou d’autres agents de sécurité comme les vigiles pour perpétrer des meurtres dans l’impunité».

Cette situation alarme la communauté internationale et notamment les Etats-Unis, ancienne puissance coloniale avec qui Manille a signé un traité d’alliance militaire. Lundi, le département d’Etat américain s’est dit «profondément préoccupé par les informations relatives aux exécutions extrajudiciaires». Les Nations unies avaient également fait part de leur inquiétude. «Peut-être que je déciderai de quitter l’ONU. Si tu manques de respect, fils de pute, je te quitte», a vertement rétorqué Duterte ce week-end. Une menace dont s’est défendu son porte-parole Ernesto Abella qui a déclaré que «c’était une manière de dire que la nation est souveraine, ok ? Ce n’était pas une déclaration pour dire que nous quittons réellement». Le franc parler de Rodrigo Duterte avait déjà fait des éclats le 5 août, quand il avait traité l’ambassadeur américain Philip Goldberg de «fils de pute gay» qui l’avait «fait chier». En janvier 2015, le pape François avait lui aussi été qualifié de «fils de pute» pour avoir causé des embouteillages lors de sa visite à Manille. Avant que Rodrigo Duterte lui demande tout de même pardon.

L’héritier de Marcos

La politique de Duterte n’est pas sans rappeler celle de l’ancien dirigeant Ferdinand Marcos, au centre d’une autre polémique en cours aux Philippines. En effet, le président actuel souhaite faire enterrer Marcos au cimetière des héros. Un projet que le peuple philippin n’a pas hésité à dénoncer lors d’une manifestation qui a rassemblé des milliers de personnes le 14 août à Manille. Elu en 1965, Marcos avait établi la loi martiale en 1972 et commis quantité d’abus contre les droits de l’homme, tout en détournant des milliards de dollars des caisses de l’Etat. Pour Duterte – soutenu par la famille de Marcos pendant la campagne – il serait cependant «le meilleur président» que les Philippines aient jamais connu. Le projet du président est également décrié par une partie de son propre gouvernement : le vice-président Leni Robredo ainsi que des sénateurs alliés à l’ex-président Benigno Aquino s’opposent fermement à cet enterrement. Ce mardi, la Cour suprême philippine a demandé la suspension du projet pendant vingt jours. La décision finale sera prise par les juges avant l’enterrement prévu le 18 septembre, à l’issue d’un procès confrontant les arguments de chaque camp. Peut-être une nouvelle occasion pour Duterte d’afficher sa rhétorique de l’invective.

Eva Gome

Source
KEITA jibhala

Journaliste d'Investigation, Auteur littéraire, chercheur

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